Le Lockot
Seul dans ma sombre demeure depuis maintenant de nombreux jours, j'ai quelques peu perdu la notion du temps. Je ne sors que très peu, je ne me mêle plus à la population du village, même mes amis sont maintenant éloignés de moi. Je suis en quelque sorte devenu un étranger dans mon propre village, un étrange étranger.
Par un soir des larmes, alors que je me perds dans de préoccupantes pensées et que mon natif du cauchemar scrute par la fenêtre, quelqu'un frappe à la porte et vient briser la monotonie qui s'est installée ici depuis déjà trop longtemps. C'est le Voyageur qui vient, par grand hasard, me rendre visite. Mais ne soyons pas trop naïfs, peut on réellement parler de hasard lorsqu'il s 'agit du voyageur ? Je lui propose de rentrer dans ma demeure, bien peu chaleureuse malgré le feu qui crépite dans la cheminée. Il accepte volontiers et nous nous installons au coin du feu pour vraisemblablement nous entretenir un instant. Comme je l'avais perçu, sa venue n'est pas fortuite, et il me le fais rapidement remarquer :
" - Pourquoi crois-tu que je sois là aujourd'hui ?
- Je n'en suis pas très sur mais j'ai bien une petite idée.
- Pourquoi ne suis-je pas venu il y a deux semaines ?
- Je pense que cela aurait été trop tôt.
- Et si j'étais venu dans un mois ?
- Cela aurait probablement été trop tard.
- Tu as donc la réponse à ta question.
- Vous êtes là aujourd'hui parce que je suis prêt, prêts à vous recevoir. "
Il acquiesce de la tête tout en s'allumant une herbe à pipe. Je lis sur son visage et sur la façon dont il commence à fumer son herbe, qu'il s'apprête à me conter une histoire :
" - Vois-tu, il y a quelques années de cela, au détour d'un vallon, j'ai rencontré un jeune homme, travaillant dans les champs. Le voyant me regarder de loin avec une certaine insistance, je vais à sa rencontre pour lui demander ce qui me vaut d'être regarder ainsi. Le jeune garçon me réponds alors qu'il admire ce que je suis, mon esprit de voyageur, d'explorateur des terres, et que lui aussi aimerait devenir un jour comme moi. Il me demande alors de lui enseigner l'art du voyage. Sa carrure d'homme encore jeune me parut quelque peu prématuré pour l'apprentissage qu'il me demandait. Je lui répondis donc que je repasserais le voir dans quelques années pour lui transmettre cette connaissance qu'il était désireux d'acquérir.
Trois années passèrent et, comme promis, je repassai visiter ce jeune garçon maintenant devenu un homme. Il me dit alors qu'il m'était très reconnaissant d'être revenu mais me demanda très poliment si je pouvais repasser dans un mois car pour l'instant, l'heure était à la récolte et qu'il ne pouvait faillir à son devoir de travailleur.
Je revins donc le voir un mois plus tard. Mais je compris rapidement à son visage gêné et aux nouvelles rondeurs du ventre de sa compagne, qu'il n'était plus disposé à partir arpenter les chemins et découvrir les richesses du voyage. Après s'être humblement excusé, il me remercia tout de même pour l'attention que je lui avais portée. Je reparti donc seul arpenter les chemins et je me demande toujours aujourd'hui si c'est ce garçon qui n'avait pas suffisamment au fond de lui l'envie de voyager ou si c'est moi qui n'ait pas su déceler en lui cette âme de voyageur lorsqu'il disait être prêt. "
Il se lève pour faire lentement quelque pas tout en réfléchissant à cette histoire qui, à en voir son visage, le préoccupe encore aujourd'hui. Puis il s'arrête et me regarde d'un air à la fois interrogateur et suggestif :
" - Tu cherches des loups mais sais tu bien quels loups tu cherches ?
- J'ai une idée assez précise des loups que je cherche mais je vous avouerais que je n'ai pas la moindre idée sur leur véritable existence.
- Sais-tu ce qu'est un Lockot ? "
Je réfléchis quelques secondes à ce nom qui n'évoque absolument rien pour moi et je m'imagine alors au fond de moi qu'il doit peut être s'agir d'une race de loups vivants sur Hysteria :
" - Non, je ne sais pas ce qu'est un Lockot.
- Si quelqu'un te demandais demain si tu sais ce qu'est un Lockot et de lui raconter tout ce que tu sais au sujet du Lockot, que lui dirais-tu ?
- Je lui répondrais certainement que je ne sais pas ce qu'est un Lockot, et que c'est juste un mot, une entité, dont le voyageur m'a parlé.
- Et bien tu as raison, le Lockot est effectivement juste un mot, un mot que je viens d'inventer à l'instant. Il y a quelques heures le Lockot n'existait pas, il y a quelques minutes, j'étais le seul à le connaître, et maintenant nous sommes deux à savoir ce qu'est le Lockot, étant entendu que pour l'instant qu'il ne s'agit que d'un mot, ou pour aller un plus en avant, qu'il s'agit d'un concept. "
L'expression sur mon visage, trahissant probablement les nombreuses interrogations traversant mon esprit, procure au voyageur un sentiment de satisfaction devant son concept du Lockot. Satisfaction qui génère en moi un questionnement encore plus grand. Conscient de la capacité de réflexion et d'ouverture d'esprit du voyageur, mais aussi de la mienne, je réalise rapidement que je n'ai perçus que très peu la profondeur intrinsèque du Lockot … voire pas du tout ! :
" - Si je vous suis bien, vous essayez de me dire que si je vais parler du Lockot à quelqu'un qui va lui même aller en parler à un autre, très rapidement beaucoup de gens connaîtrons le Lockot, sans pour autant savoir ce que c'est !
- C'est bien ça. On peut maintenant imaginer que le Lockot puisse prendre des proportions tout à fait démesurées, que les gens dans tout l'empire de l'Est, et même au-delà, parlent du Lockot. De là pourrait même être crée une institution du Lockot destiné à faire des recherches et à comprendre ce qu'est le Lockot et d'où il vient.
- Ou encore qu'un jour le Lockot soit considéré comme un Dieu et que les hommes prient le Lockot !
- Tout à fait. Tu vois donc que le lockot peut prendre une ampleur gigantesque, personne ne sachant encore ce qu'il est. Maintenant imaginons que je veuille, en tant que créateur du Lockot, le détruire à jamais. Il me faudrait tuer toutes les personnes qui ont entendu parler du Lockot, que je te tue toi, et là encore le Lockot existerait toujours.
- Il faudrait donc aussi vous tuer vous même pour mettre fin à jamais à l'existence du Lockot.
- Tu prends alors conscience de la puissance que pourrait prendre le Lockot, sachant qu'ensuite des gens feraient sans doute des recherches pour comprendre pourquoi toutes ces personnes ont été tuées, et finiraient peut être un jour par remonter par un quelconque moyen au Lockot.
- J'en conviens, le Lockot peut effectivement devenir très puissant.
- Tout autant que le Taroum, rétorque t-il, que je viens à l'instant d'inventer ! "
Me voyant comprendre assez bien le concept, il revient finalement au sujet premier de la discussion :
" Tu sais maintenant que les loups que tu cherches existent. Mais ils ne viendront pas nécessairement à ta rencontre comme je l'ai fait. Ils n'ont rien à t'apporter, c'est toi qui va leur apporter quelque chose, ta créativité, ton imagination, ton essence personnelle. "
Je comprends alors que tout concept, toute entité, et peut être toute chose, peut naître et exister à partir du moment ou quelqu'un en à eu l'idée. Je crois que c'est le message clé que le voyageur à souhaité me transmettre à travers le concept du Lockot.
Sur ce, je le remercie de sa venue et de sa leçon, et lui me remercie de lui avoir fait connaître ces loups, que j'espère rencontrer un jour, les Loups d'Argent…
Thyron