La Magie
Ecrit du voyageur inconnu
Au cours de mes multiples périples, maintes histoires et légendes me furent contées, certaines me firent rêver d'autres cauchemarder, celle que je vais vous narrer ici me fit frissonner et rien que l'idée de vous la dire me fait ressentir cette peur qui vous pétrifie, qui vous fait prendre conscience de l'attachement que vous avez à l'existence, cette maigre et bien frêle existence.
Il était assis dans le fond, emmitouflé dans cette vieille feutrine trahissant le poids des ages. La pipe à la bouche, comme un appendice naturel greffé à ses lèvres, il murmurait aux quelques ivrognes encore présents des histoires que nul aujourd'hui ne voudrait entendre.
Epuisé de mon dernier périple, je pris parti de m'asseoir derechef en face de celui qui je l'espérais m'apporterait rêverie de lieux et de vaux aussi lointains que les tréfonds de sa mémoire lui permettaient de voyager.
La soubrette vint s'enquérir de ma soif et de ma faim avec une discrétion digne d'une novice durant le funeste service d'une mise en terre. La politesse m'inspira de proposer à mon frère de table une quelconque collation et je n'eus comme réponse que cette phrase qui symbolisa à jamais ma rencontre avec ce mystérieux conteur : "Ne me propose point la mort toi qui demande à être initié." Je ne compris que bien plus tard cette phrase...
Ce qu'il me conta, je ne vous le révèlerai qu'au tréfonds d'une auberge enfumée et noyée dans les effluves des autochtones enivrés. Il semblerait que ces endroits ou la bêtise et la cruauté de l'homme nous préservent de son regard et de sa vigilance.
Je mis moins de temps et pris beaucoup plus de plaisir à boire ses paroles qu'à finir cette bière noire que l'on m'apporta. Comme une sève onctueuse et tiède, ses propos enivrèrent mon esprit comme un baume de jeunesse qui me donna la plus grande vigueur... et je restai figé devant celui qui me maintenait en suspend devant des périples aussi extraordinaires que peu crédibles. Je ne sais combien de temps il me parla, mais les bougies s'amenuisant, mon corps se faisait lourd, et l'écouter devint une terrible épreuve, sans que je puisse à un seul instant me détourner de sa captivité.
On me trouva le matin avachi sur cette même table. Mon verre était renversé et la bière s'était répandue sur le bois, comme une tache de sang épais. Mon corps était sans vie. Je fus brûlé le matin même avec la dépouille d'un sanglier chassé quelques jours auparavant. Le vieux conteur n'était plus là.
Je sais une chose aujourd'hui : la magie sur notre monde, nul n'en parle, nul n'en a la preuve existentielle, mais je peux vous certifier une chose :
C'est qu'elle se propage, elle s'insinue
Elle est la rumeur
Acceptez ma table et buvez à ma santé
Je vous ferai le porteur de la rumeur.
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