L'origine des
Enfants du Silence
Leur histoire ne nous est connue que par fragments, par superposition d'éléments glanés de sources plus ou moins objectives (l'Equarrisseur Noir...). De ces fibres éparses je vais essayer de tisser un canevas (plus ou moins) cohérent auquel je vais, soyez-en conscients, inévitablement ajouter ma part d’interprétation, car ma mémoire me joue des tours…
Il est d’abord indispensable de préciser certaines choses sur ma propre histoire. Pour d’obscures raisons (qui devraient probablement le rester) je suis amnésique, ma mémoire ne remontant qu’à mon arrivée dans l’Est. Mais mon existence remonte à un passé, disons, immémorial, dans tous les sens du terme. Parce que je me refuse à assumer des actions dont je n’ai pas le souvenir, parce que j’ai promis à quelqu’un qui m’est cher de concentrer mon énergie au présent plutôt qu’à ressasser le passé, je parlerai de mon « moi antérieur » comme s’il s’agissait d’un ou de plusieurs lointains ancêtres ; ce qui n’est à mon avis pas une imposture tant la façon dont je ressens la chose se rapproche de cette idée.
L’un de ces ancêtres se nommait Mayhem Alberich et était Empereur du Nord. Il maîtrisait les pouvoirs de la Mélodie du Silence et s’en servait d’une manière destructrice, semant la mort par le seul son de sa voix, par la seule force de son chant. Ceux de ses sujets qui ne trouvaient pas grâce à ses yeux, ceux qui l’offensaient par leur existence mourraient par villages entiers, sans qu’une arme ne soit sortie de son fourreau. Tel était Mayhem Alberich, Seigneur de la Mort, un être plein de dégoût et de haine pour ses semblables, et dont il semble que son empire lui était un fardeau et une douleur sans fin.
Mayhem Alberich était un idéaliste, toujours en quête du beau et de l’absolu, comme le sont souvent ceux qui deviennent des bourreaux sanguinaires. Il chercha un moyen de purifier son empire, et d’en faire une entité qui satisfît ses idéaux. Pour cela il imagina de confier le pouvoir à des enfants, qu’il croyait à même de gouverner à l’abri de la perversité des adultes. Voulant fonder lui-même une dynastie d’enfants empereurs, il chercha une épouse, une mère pour cette lignée. Il fit venir tout ce que le pays comptait de nobles filles à marier et les fit défiler devant lui. Ce qui ne lui plaisait pas, il détruisait, car tel était Mayhem Alberich. Et aucune de ces candidates ne lui plut. Une jeune fille de sa cour, qui toujours lui tournait le dos, les amenait une à une, et aucune ne trouvait grâce à ses yeux. Celui qui me conta cette histoire ne précisa pas ce qui advenait de ces filles, mais il se plut à suggérer que leur destin fut funeste.
Lorsque le défilé fut terminé, il ne resta plus qu’elle. Cette fille qui lui tournait le dos depuis le début. Curieux, il lui demanda de se retourner. Elle refusa, lui répondant avec un aplomb alors inimaginable qu’il n’était pas digne de voir son visage. Il en fut courroucé, et il entonna un chant de mort à son adresse, à elle qui le défiait avec tant d’impudence. Mais rien ne se produisit. Il chanta de plus belle, usa de tout son pouvoir, épuisa toute sa force, mais elle tint sans broncher. En désespoir de cause, fou de rage, il dégaina son épée. Il s’approcha de la rebelle et enfin elle se retourna. Il tomba alors à genoux et pleura. Il prononça les mots si traditionnels, qu’il croyait pourtant ne jamais devoir sortir de sa bouche : « je vous aime, épousez-moi ».
Pour des raisons que j’ignore à ce jour, elle accepta, à la condition qu’ils quittent tout deux l’Empire après lui avoir laissé cet héritage qui devait le purifier : le premier Enfant du Silence. Ils firent donc ce sacrifice, et partirent dans une apothéose de fracas et de flammes ; mais c’est une autre histoire que je serais bien incapable de conter.
Toujours est-il que depuis les Enfants du Silence se succèdent à la tête de l’Empire du Nord, laissant tour à tour la place à l’héritier qu’ils engendrent lorsque l’âge adulte les rattrape et les amène à leur fin. Ils prennent ensuite leur place dans la glace au côté de leurs ancêtres, les enfants de Mayhem Alberich et de cette femme qui s’appelait Ayenwë.
Galfin